Rosa, rosa, rosam...
Eh bien mon canard, aujourd'hui tu vas être gâté ! Non seulement je vais te parler d'un sujet important et sérieux (si,si), mais en plus il y en a une tartine...alors, accroche-toi ! Hein ? Bon, ok, va faire pipi avant et rapporte une biscotte pour ton quatre heure !
Le printemps ce n'est pas seulement la saison des cerisiers en fleurs et du rhume des foins, c'est aussi et surtout la fin de l'année scolaire japonais. Eh oui ! Contrairement au reste du monde (mais tu auras remarqué que c'était une habitude locale que de ne rien faire comme tout le monde...) l'année scolaire va d'avril à mars.
Cela n'a pas toujours été le cas, mais depuis la Restauration Meiji (fin 19ème), le pays a été longtemps occupé à aller titiller ses voisins Chinois et Coréens, à se battre contre les vieilles puissances coloniales de l'époque, Russie, Angleterre, Hollande et France, ou avec les nouvelles, les Oneagain...Comme tu peux t'en douter (si, essaye, tu verras !) non seulement ça prend du temps, mais ça demande également beaucoup de main d'oeuvre; le gouvernement militariste des années 30 a donc tout simplement changé les dates scolaires et universitaires afin de puiser allégrement dans la population boutonneuse de la masse estudiantine pour en faire de la chair à canon plus rapidement !
Le système n'a pas changé après la défaite cinglante de 1945 et il est toujours en vigueur. Rien à redire à cela, si ce n'est que ça doit être bizarre pour les mômes de commencer l'école et, 3 mois plus tard, d'avoir un long interlude d'un mois pendant l'été...Mais, bon, ce que j'en dit, hein !
Mars, c'est donc l'époque des "sotsugyoshiki", ou cérémonies de fin d'étude. Les Nippons adorent les parades et les trucs officiels qui en jettent. L'année scolaire débute par une cérémonie et se termine aussi par une cérémonie...Au programme des réjouissances, l'hymne de l'école, le discours captivant du principal et, selon le degré de nationalisme de celui-ci et de son équipe pédagogique, la foule en délire a également droit au "Kimi ga yo", l'hymne national de l'Archipel.
Tout beaux, tout propre ("tu t'es lavé sous la petite peau ?"), la foule docile des élèves et de leurs parents se plient sans réserve à ces traditions.
L'avantage de ces cérémonies, c'est que pendant un mois le métro est moins bondé que d'habitude aux heures de pointe et, surtout, moins bruyant puisque disparaissent les piallements intenpestifs de la marmaille boutonneuse ainsi que les braillements suraigüs des collégiennes en meute, se criant "bye-bye" indéfiniment de leur voix de crécelle rouillée...
L'inconvénient par contre, c'est qu'à partir de mars, les prix des voyages grimpent en flêche et les grilles de programmes télé que tu avais à peine commencé à mémoriser depuis le nouvel an changent encore !
Globalement, il y a deux sortes d'établissements scolaires: les écoles publiques, gratuites, et les écoles privées, plus ou moins bien côtées à l'argus scolaire. Presque toutes les écoles publiques sont mixtes (même si c'est chacun de son côté dans la salle de classe) et le port de l'uniforme est obligatoire dans la plupart des écoles. Cet uniforme, d'ailleurs, est l'objet de bien des fantasmes quand il est porté par des filles, et annonciateur de ce qui attend les enfants dans le monde adulte...Il n'y a qu'à se promener dans les artères centrales de n'importe quelle ville japonaise pour comprendre ce que je dis, en constatant le conformisme vestimentaire et le manque d'originalité de la masse des salariés nippons !
Le cursus scolaire est décomposé, comme en France, en trois. L'école primaire dure 6 ans (du CP à la sixième incluse), le collège 3 ans et le lycée 3 ans. C'est assez bizarre de voir des gamins pré-pubères ou entamant leur puberté en avance porter le même uniforme ridicule que les gamins de 5 ou 6 ans, mini-short, galoches en cuir et bob jaune sur la tête, l'élastique bien passé sous le menton...
Le collège termine le cycle obligatoire. Un grand tri s'effectue alors car, pour continuer au lycée, il faut d'abord passer un examen d'entrée, sorte de BEPC local si ce n'est qu'en France ce truc n'a absolument aucune valeur contrairement à ce que les profs martèlent à leurs élèves pour mieux les stresser, examen qui permet aussi de choisir, non pas une orientation - celle-ce se fait à l'université - mais un établissement plus ou moins côté.
L'examen se faisant à l'entrée du lycée, il n'y en a donc pas à la sortie. Le second tri se fait aux portes des universités qui filtrent l'accès par des concours d'entrée très sélectifs suivant la renomée de l'institution.
Sache aussi que le redoublement n'existe pas au Japon et que, bon ou mauvais, les gosses restent ensembles tout au long de leur scolarité obligatoire. La séparation (par établissement plus ou moins prestigieux, et non pas par orientation) se faisant aux portes du lycée.
Voyons maintenant le contenu. Que font donc les petits Nippons en classe ? Grosso-modo comme leurs camarades de tous les pays, ils bossent ! Bon, pas de la même façon, mais au final c'est la même chose.
Certes (ça jette ce genre de mots, hein !), le primaire est moins stressant que ce qui suit, c'est une période transitoire entre le cocoonage maternel, l'environement ultra protecteur du giron familial où l'enfant est roi, et la sévérité du monde adulte où l'individualisme et la spontanéité sont bannis. Les petits écoliers nippons apprennent progressivement la socialisation. J'ouvre une parenthèse pour dire qu'à partir d'ici, les passages en italiques sont extraits de l'excellent livre de mon copain Etienne Barral, "Otaku - les enfants du virtuel" que je t'encourage vivement à lire ! "L'école n'est pas seulement un lieu d'apprentissage du savoir, c'est surtout le creuset où l'on forme les enfants à devenir "Japonais"" Attention ! Ne me fais pas dire ce que je ne veux pas ! Le primaire japonais n'est pas une fabrique à robots (enfin, pas seulement...), l'épanouissement des enfants y est important et les instits y sont attentifs, concernés, à l'écoute. Cependant, vivre en groupe demandant de la discipline, les enfants apprennent à partager les tâches et les corvées et à se responsabiliser. Je crois sincèrement que notre système pourrait s'inspirer de son équivalent japonais, plutôt que d'essayer de coincer une heure d'éducation civique entre la gym et les sciences nat.
"Dès l'école primaire et ce jusqu'au bac, les élèves nettoient tous les jours, à tour de rôle, leurs salles de classe, les couloirs, toilettes et cours de récréation, chacun se retrouvant responsable de la propreté du lieu de vie collectif. Celui qui dégrade, jette par terre ou salit se retrouve forcément un jour dans la peau de celui qui nettoie". Forcément, comme ça, les gamins y pensent à deux fois avant de commettre des actes de vandalisme. CQFD !
"Cette responsabilisation de l'individu par rapport à son environnement quotidien passe aussi par la prise de conscience que l'enceinte scolaire est un lieu de vie spontané pour l'enfant, même s'il n'a pas cours. (...) Ainsi, et à la différence de la France, les terrains de sports, le gymnase scolaire (...) ne sont pas fermés en dehors des heures de cours. (...) Après les cours, l'école est à la disposition des élèves pour les activités de clubs, et ce parfois toute la nuit."
"Les clubs qui surgissent dans chaque salle de classe dès que la cloche (...) a sonné jouent un grand rôle dans le processus de socialisation...Il existe bien un professeur responsable qui supervise de loin la vie du club, mais l'organisation et la gestion des activités est exclusivement du ressort des élèves. (...) C'est grâce à ces activités de clubs parascolaires que les jeunes Japonais font l'apprentissage de la mécanique de fonctionnement du groupe."
Dès le collège, la dynamique visant à passer l'examen d'entrée au lycée puis à l'université est lancée. La vie des écoliers devient rapidement démente, le rythme de travail harrassant et il n'y a plus guère de place pour ce qui n'a pas de rapport avec les études. Pas le temps de jouer, pas le temps de flirter...Tu m'étonnes qu'il y ait autant de névrosés ici ! Putain, ça esquinte quand même ! Désolé, mais pour moi un gosse ça doit jouer, ça fait partie des apprentissages, un ado ça doit découvrir et faire vivre ses émotions. Observons deux papillons...!
"Tous les collèges et lycées du Japon sont l'objet d'un classement hiérarchique. Le seul critère retenu pour ce classement est le nombre d'élèves que chaque établissement peut se prévaloir d'avoir fait passer dans les établissement renommés du cycle (...) supérieur. Mis ainsi en rivalité entre eux, les professeurs gardent les yeux rivés sur les résultats de leurs élèves, privilégiant souvent le bachotage à l'épanouissement pédagogique."
Eh oui ! Voilà la fabrique à perroquets en fonctionnement...Pas de place pour la libre-pensée, les tests sont des QCM auxquels il faut répondre par X ou O. La pression aidant, les enfants augmentent leurs chances en fréquentant assidûment les "Juku", ou cours du soir, augmentant de fait la compétition scolaire...Gordien !
"Le sens de la compétition qui anime les écoliers japonais ne serait pas aussi aigu s'il n'y avait le "Hensachi" . Le "Hensachi" ou "valeur d'inflexion", est un système d'évaluationdes résultats scolaires des collégiens et lycéens à l'échelon national et se calcule pour chaque élève par rapport à la moyenne nationale obtenue à un test standardisé mensuel (...) En fonction de ses résultats à ce test, chaque élève peut évaluer ses progrès par rapport à l'ensemble des élèves de la même année que lui et déterminer ainsi ses chances d'être reçu lors des examens d'entrée dans le cycle supérieur (...) Les qualités personnelles, le caractère, le sens moral, bref tout ce qui fait d'un individu un être humain à part entière, sont inquantifiables dans le "Hensachi" et par conséquent tenus pour quantité négligeable par les jeunes Japonais obnubilés par la compétition scolaire, considérée comme la seule clé de la réussite sociale, donc du bonheur (...) Cette indiférence pour les qualités humaines et la froideur que manifestent les jeunes Japonais à l'égard de leur entourage même immédiat apportent un éclairage nouveau sur un nombre croissant de drames humains, crimes ou suicides, impliquant des jeunes et qualifiés d'inhumains par les médias nippons."
Mais alors me diras-tu (allez, si, dis le moi !), pourquoi garder un système qui dénigre l'humanité et contribue au maintien d'une société robotisée (ou lobotomisée ?) ? Et la contestation alors ? Dans la rue les Nippons !
Attends ! Calme ta joie mon lapin ! On n'est pas à Nanterre ici...D'abord, la dernière fois que des contestations de grande ampleur ont eu lieu, c'était en 68-69 et elles ont été très sévèrement réprimées par le pouvoir en place (le même que l'actuel, dois-je te le rappeler...). Ensuite, et surtout, "depuis qu'il est devenu une grande puissance, le Japon est un pays où il est difficile d'exprimer un sentiment de contestation. L'époque est trop paisible. Les insatisfactions naturelles de la jeunesse ne trouvent plus d'exultoire dans la contestation sociale, car la réponse de la société japonaise à sa jeunesse est systématique et cinglante: Vous n'avez connu ni la guerre ni les privations de l'après-guerre. Comment osez-vous donc vous plaindre alors que vous avez tout à portée de la main sans faire d'efforts ?"
Là, tu vois ! Qu'est-ce que tu veux faire ou dire quand on te martèle cela chaque fois que tu essayes de l'ouvrir ? Laisse couler ! La patience est une vertu asiatique, le vieillissement de la population aidant, les vieux croutons conservateurs disparraissent peu à peu, une nouvelle génération émerge et prend les rênes. Malheureusement, c'est triste, il y a et il y aura beaucoup de laissés pour compte sur la voie du renouveau...Des paumés qui s'excluent de la société, des jeunes qui se rebellent en s'ostracisant encore d'avantage par leur comportement asocial et le monde "virtuel" qu'ils se créent. Tu as dit "décadence" ? Oui et non...En tout cas, la société change et le réveil sera brutal. D'un côté des jeunes qui veulent être écoutés, qui cherchent quelqu'un pour leur indiquer comment donner un autre sens à leur existence, de l'autre une classe politique complètement coupée des réalités et qui se radicalise dans un conservatisme autoritaire douteux...
Tu comprends pourquoi j'ai choisi le système français pour ma fille ?
A Tchao !
